Certaines dates ont manifestement décidé d’être plus intéressantes que les autres. Le 17 septembre en fait partie et, entre Ozzy Osbourne, Guns N’ Roses et Tool, on commence sérieusement à soupçonner le calendrier d’avoir d’excellents goûts musicaux.
Imaginez que nous soyons le 17 septembre 1991. Vous poussez la porte de votre disquaire avec suffisamment d’argent pour vous offrir un album et vous tombez sur No More Tears, le nouvel Ozzy Osbourne. Très bon programme, affaire réglée. Sauf qu’à quelques centimètres se trouvent également Use Your Illusion I et Use Your Illusion II, que Guns N’ Roses a eu l’excellente idée de sortir simultanément.
À ce stade, deux solutions : faire un choix raisonnable ou acheter les trois et découvrir que les pâtes au beurre constituent finalement une alimentation assez polyvalente.
La scène devient encore plus savoureuse lorsqu’on regarde ce qui se passe autour. Le Black Album de Metallica est sorti cinq semaines auparavant, Pearl Jam vient de publier Ten et Nirvana lâchera Nevermind sept jours plus tard. Avec notre regard de 2026, cette succession donne presque l’impression que quelqu’un avait décidé de concentrer une partie de l’histoire du rock dans quelques semaines. À l’époque, évidemment, personne ne savait encore quels albums seraient toujours disséqués trente-cinq ans plus tard.
Ozzy arrive avec No More Tears et quelques amis plutôt recommandables

Lorsqu’on remet No More Tears aujourd’hui, ce qui frappe n’est pas tellement son âge mais justement sa capacité à le cacher. La production porte évidemment la marque du début des années 90, mais le disque possède encore ce mélange de lourdeur et de mélodie qui lui évite de finir dans la catégorie des albums que l’on ressort uniquement pour expliquer à ses enfants que « tu comprends, à l’époque, c’était énorme ».
Zakk Wylde y est pour beaucoup. Sa guitare occupe une place immense, particulièrement sur le morceau-titre, mais le disque sait aussi lever le pied avec Mama, I’m Coming Home ou Road to Nowhere. Et entre les deux, Mr. Tinkertrain, Hellraiser, Desire ou I Don’t Want to Change the World donnent largement de quoi secouer les cervicales.
Le public ne s’y trompe pas : No More Tears atteindra la 7e place du Billboard 200, passera 86 semaines dans le classement américain et finira quadruple platine aux États-Unis.
Mais il y a surtout un nom délicieux à retrouver dans les crédits : Lemmy Kilmister.
Le patron de Motörhead participe à l’écriture de quatre chansons, parmi lesquelles Mama, I’m Coming Home, Desire, I Don’t Want to Change the World et Hellraiser. Cette dernière sera d’ailleurs reprise par Motörhead lui-même l’année suivante sur March ör Die.
L’histoire de Mama, I’m Coming Home est encore meilleure. La fameuse « Mama » est Sharon Osbourne, surnom qu’Ozzy lui donnait. On se retrouve donc avec une chanson d’amour destinée à Sharon, chantée par Ozzy, coécrite avec Lemmy et portée par la guitare de Zakk Wylde. On ne sait pas ce que vous avez prévu pour votre prochain anniversaire de mariage, mais la concurrence est rude.
Pendant ce temps, Guns N’ Roses avait visiblement regardé le concept de « nouvel album » en se demandant comment le rendre beaucoup moins raisonnable.
Les Guns avaient trente chansons et absolument aucune envie de choisir
Après Appetite for Destruction, le groupe possède un problème que beaucoup de musiciens accepteraient volontiers : énormément de succès et énormément de nouvelles chansons.

La solution classique aurait consisté à sélectionner les meilleures et à conserver le reste pour plus tard. Les Guns choisissent plutôt de remplir deux albums d’environ 76 minutes chacun, soit trente titres et près de deux heures et demie de musique.
Et bizarrement, ça leur ressemble parfaitement.
Les deux Use Your Illusion montrent un groupe qui a grandi, qui dispose désormais de moyens considérables et qui veut manifestement essayer tout ce qu’il n’avait pas pu mettre dans Appetite. Le hard rock est toujours là, mais il côtoie du piano, des arrangements orchestraux, des chœurs, des reprises et des compositions qui prennent parfois tout leur temps.
Le premier volume contient notamment Don’t Cry, Live and Let Die, Dead Horse, November Rain et les dix minutes de Coma. Le second répond avec Civil War, Yesterdays, You Could Be Mine, Knockin’ on Heaven’s Door et Estranged.
Avec le recul, on peut évidemment débattre pendant des heures de ce qui aurait pu être retiré pour fabriquer un unique album absolument monstrueux. Mais ce serait peut-être rater ce qui rend les Use Your Illusion aussi fascinants : leur absence totale de modération. Ce sont des disques qui débordent, exactement comme le groupe débordait lui-même à cette époque.
Et commercialement, le public était visiblement prêt à déborder avec eux. Use Your Illusion II entre numéro 1 aux États-Unis avec environ 770 000 ventes lors de sa première semaine, tandis que Use Your Illusion I prend la deuxième place avec environ 685 000 exemplaires.
Il faut aussi se souvenir qu’en 1991, ces chansons n’avaient encore aucun passé. Personne n’entendait les premières notes de November Rain en pensant au clip, à Slash devant l’église ou aux milliers de reprises qui suivraient. Estranged n’était pas encore un classique et You Could Be Mine venait tout juste de rencontrer un certain Terminator.

On découvrait simplement deux albums énormes pour la première fois.
Et ça devait être sacrément chouette.
Puis le 17 septembre recommence ses bêtises
Nous avançons de cinq ans. Le grunge est passé par là, le paysage du metal s’est considérablement élargi et quatre Californiens commencent à développer une façon assez personnelle de compliquer les mesures.
Le 17 septembre 1996 arrive l’édition double vinyle d’Ænima de Tool. Petite précision pour éviter de nous faire poursuivre par la brigade internationale des collectionneurs : le CD et la cassette étaient annoncés pour le 1er octobre.
Ænima est seulement le deuxième album du groupe, mais une bonne partie de ce qui rend Tool immédiatement reconnaissable aujourd’hui s’y installe déjà. Justin Chancellor vient d’arriver à la basse et, avec Danny Carey, Adam Jones et Maynard James Keenan, le groupe commence à construire cette drôle de mécanique dans laquelle une chanson peut durer huit minutes sans que personne ne semble particulièrement pressé d’arriver au refrain.
On y trouve Stinkfist, Eulogy, H., Forty Six & 2, Pushit, Ænema et l’immense Third Eye. Entre ces morceaux viennent se glisser plusieurs interludes qui peuvent provoquer, lors d’une première écoute, ce léger moment de doute où l’on se demande si Tool expérimente quelque chose de génial ou si le lecteur CD vient simplement de mourir.

L’ombre de Bill Hicks traverse également le disque. L’humoriste américain, disparu en 1994, est une influence importante pour le groupe : Ænima lui est dédié et sa voix apparaît au début de Third Eye. Son humour noir, sa méfiance envers les conventions et sa façon de regarder la société avec un sourcil très sérieusement levé trouvent assez naturellement leur place dans cet univers.
Même l’objet physique refuse d’être sage. Certaines éditions CD utilisent un boîtier lenticulaire donnant du mouvement aux illustrations lorsqu’on l’incline. À l’époque où découvrir un album signifiait aussi passer vingt minutes à inspecter le livret pendant que la musique tournait, Tool avait compris qu’une pochette pouvait faire partie du voyage.
Ce jour-là, on aurait aimé être chez le disquaire
C’est probablement ce qu’on préfère dans cette histoire. Pas tellement le hasard mathématique qui a réuni ces albums sur une même date, mais ce qu’il raconte d’une époque où leur découverte passait encore par un objet que l’on ramenait chez soi sans savoir exactement ce qui nous attendait.
Alors aujourd’hui, plutôt que de lancer les éternels morceaux que l’algorithme connaît déjà par cœur, le 17 septembre nous offre une excuse parfaite pour remettre ces albums depuis le début et voir ce qu’ils ont encore à raconter.
Et puisqu’on ne va quand même pas se quitter en bons adultes parfaitement raisonnables, imaginons que nous soyons revenus devant ce fameux disquaire et qu’il ne reste assez d’argent que pour un seul album : No More Tears, Use Your Illusion I, Use Your Illusion II ou Ænima.
Vous repartez avec lequel ?
Réfléchissez bien. Il n’y a officiellement aucune mauvaise réponse, mais nous avons tout de même des oreilles.
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