Karoline Rose, alias SUN, possède le genre de parcours qui rend très vite inutile la question « mais tu fais quoi exactement ? », parce qu’avant même que son projet prenne cette forme ultra colorée, ultra frontale et joyeusement impossible à ranger, elle avait déjà exploré le metal extrême, la pop, le chant, le théâtre, la télévision, le cinéma et tout ce qui pouvait lui permettre de construire une identité artistique sans jamais se sentir obligée de choisir une seule porte d’entrée.

C’est précisément de là que vient SUN, d’un besoin presque évident de faire cohabiter des univers que l’on oppose encore trop souvent par réflexe : d’un côté les refrains pop, la lumière, les couleurs, les mélodies immédiates et cette capacité à toucher très vite ; de l’autre, les guitares lourdes, les screams, les doubles pédales et une intensité héritée d’années passées dans les musiques extrêmes. Plutôt que de chercher un compromis poli entre les deux, Karoline a choisi une solution beaucoup plus amusante : prendre tout ce qu’elle aimait, le secouer très fort et appeler le résultat Brutal Pop.
Sur le papier, le terme pourrait ressembler à une excellente trouvaille marketing, quelque part entre slogan de festival et déclaration de guerre à tous ceux qui aiment ranger la musique par ordre alphabétique, sauf qu’il devient beaucoup plus intéressant dès que l’on écoute réellement ce qu’elle en fait, parce que chez SUN la brutalité et la pop ne sont pas deux accessoires collés ensemble, mais deux façons de raconter la même émotion.
AVANT SUN, IL Y AVAIT DÉJÀ LE METAL EXTRÊME
Karoline Rose naît à Karlsruhe, en Allemagne, avant de poursuivre sa vie et sa carrière en France, et son rapport aux voix extrêmes commence suffisamment tôt pour donner une idée assez claire de la suite, puisqu’elle raconte avoir expérimenté le growl et le scream autour de douze ans, âge auquel beaucoup d’autres enfants négociaient encore avec leurs parents pour obtenir un deuxième piercing imaginaire dans leurs rêves.
Elle rejoint ensuite Psychobolia, groupe de brutal death metal dans lequel elle chante et joue de la guitare, et cette période est essentielle pour comprendre ce que SUN deviendra plus tard, car les screams n’ont jamais été ajoutés à une base pop pour lui donner un peu de danger ou pour faire sursauter trois personnes au premier rang. Ils appartiennent à son langage depuis longtemps, au même titre que les mélodies plus accessibles, ce qui explique pourquoi les bascules entre les deux univers ne paraissent jamais artificielles.
C’est d’ailleurs tout le paradoxe du projet : SUN peut envoyer un refrain presque radiophonique, le faire exploser quelques secondes plus tard sous une attaque vocale beaucoup plus extrême, puis revenir à quelque chose de lumineux sans donner l’impression d’avoir changé trois fois de groupe en une minute, parce que la cohérence ne vient pas du style mais de l’intention.
LA POP D’UN CÔTÉ, LE METAL DE L’AUTRE ? TRÈS PEU POUR ELLE

L’industrie musicale adore les cases parce qu’elles simplifient tout : elles rassurent les programmateurs, facilitent les comparaisons, donnent aux médias quelques mots rapides à utiliser et permettent au public de savoir vaguement à quoi s’attendre avant même d’avoir lancé un morceau.
SUN, évidemment, complique tout.
Sa musique peut convoquer la pop la plus brillante, des éléments de rock alternatif, des textures électroniques, des guitares très lourdes, des screams et des rythmiques presque extrêmes, tout cela sans chercher à lisser les transitions pour rendre l’ensemble plus confortable. Là où beaucoup de projets hybrides essaient de cacher les coutures, SUN semble au contraire prendre un malin plaisir à les montrer, comme si la collision entre les styles faisait justement partie du plaisir.
Le terme Brutal Pop devient alors beaucoup plus pertinent, parce qu’il ne décrit pas seulement une combinaison sonore, mais une manière de traiter les émotions. La tristesse n’est pas obligée d’être douce, la joie peut devenir féroce, la colère peut contenir de la lumière et la vulnérabilité peut très bien arriver avec une guitare saturée et suffisamment de double pédale pour transformer un moment intime en expérience corporelle.
Finalement, SUN ne cherche pas à savoir si une émotion est suffisamment pop ou suffisamment metal pour avoir le droit d’exister dans un morceau. Elle la prend telle qu’elle arrive et lui donne le son qu’elle demande.
“SUN”, UN NOM LUMINEUX QUI VIENT D’UNE HISTOIRE BEAUCOUP PLUS PROFONDE
Derrière toute cette esthétique brillante, le nom SUN possède une origine bien plus personnelle qu’un simple goût pour les couleurs. Karoline Rose a perdu son père lorsqu’elle était enfant, et un tournesol était associé à sa tombe, souvenir qu’elle a ensuite choisi de transformer en nom artistique pour continuer à faire vivre quelque chose de lumineux à partir d’une histoire marquée par la perte.
Cette dimension change forcément la lecture du projet, parce que les couleurs, les paillettes et les visuels très lumineux ne servent plus seulement à donner une identité facilement reconnaissable : ils deviennent aussi une manière de répondre à quelque chose de beaucoup plus sombre sans jamais céder au réflexe qui voudrait que la douleur doive forcément être représentée en noir et blanc dans un entrepôt abandonné.
Chez SUN, la lumière n’annule pas la douleur et la douleur n’annule pas la lumière. Les deux coexistent, parfois dans le même morceau, parfois dans la même image, et c’est probablement là que la Brutal Pop trouve sa vraie cohérence.
DE ROCK EN SEINE À UNE IDENTITÉ DE PLUS EN PLUS FORTE

Le projet SUN commence à prendre forme sur scène à la fin des années 2010, notamment avec un passage remarqué à Rock en Seine, et l’on comprend assez vite que l’expérience de Karoline dans le théâtre et le cinéma va avoir une importance énorme dans sa manière de construire ses concerts.
Elle ne se contente pas de chanter les morceaux devant un décor. Elle travaille la présence, le mouvement, les costumes, le rapport au public, la manière dont une chanson occupe l’espace et cette capacité très particulière à faire comprendre l’intention d’un titre avant même que l’on ait décodé toutes les paroles.
Cette dimension scénique donne à SUN quelque chose de presque cinématographique, avec une esthétique très affirmée et un rapport à l’image qui ne vient jamais simplement habiller la musique après coup. Les clips, les tenues, les couleurs et la manière de se déplacer sur scène appartiennent au même univers que les guitares, les mélodies et les screams, ce qui rend le projet immédiatement identifiable même lorsqu’il passe d’un registre à un autre.
Et avec un mélange pareil, autant dire qu’elle ne manque jamais vraiment d’outils.
BRUTAL POP : QUAND LE CONCEPT DEVIENT UN VRAI LANGAGE
Le premier EP Brutal Pop arrive en 2019 et commence à fixer ce vocabulaire particulier, avec des titres comme I Killed My Man qui installent rapidement cette manière de faire cohabiter des refrains très accrocheurs avec des passages beaucoup plus agressifs.
Le vrai défi, pourtant, ne consiste pas à provoquer un effet de surprise en passant d’une voix claire à un scream massif, parce que ce genre de contraste peut impressionner une fois avant de devenir très vite un gimmick. Ce qui fait tenir SUN, c’est justement le fait que les chansons continuent à fonctionner même lorsque l’on connaît déjà le principe, parce que les mélodies sont suffisamment solides, les structures suffisamment travaillées et les ruptures suffisamment bien pensées pour que la Brutal Pop ne repose jamais uniquement sur le moment où quelqu’un dans le public se dit : « Attends, elle vient vraiment de faire ça ? »
Au fil des morceaux, la formule devient donc moins une recette qu’un véritable langage, avec ses codes, ses excès, ses respirations et cette liberté permanente de passer d’un univers à l’autre sans prévenir poliment avant chaque virage.
DES TOURNÉES DANS TOUS LES SENS ET UNE VALISE QUI DOIT AVOIR DÉVELOPPÉ SON PROPRE TRAUMATISME

À mesure que SUN développe sa musique, le projet commence à tourner largement en Europe puis à l’international, avec des dates au Japon, aux États-Unis, en Scandinavie et dans plusieurs autres pays, ce qui permet aussi de constater à quel point son absence de case précise devient finalement un avantage.
Une programmation metal peut l’accueillir, tout comme une affiche rock ou alternative, parce que le projet possède suffisamment de personnalité pour ne jamais sembler simplement « à côté ». Là où certains groupes sont immédiatement associés à un circuit précis, SUN peut se glisser dans des contextes très différents sans perdre sa cohérence, ce qui donne probablement à sa valise plus de kilomètres qu’à certains groupes réunis.
Et cette capacité à voyager musicalement explique aussi les artistes avec lesquels elle a pu partager des scènes ou des événements, parmi lesquels Metallica, Shaka Ponk, Hanabie et d’autres noms provenant d’univers très différents.
Quand une artiste peut apparaître dans la même conversation que Metallica et Shaka Ponk sans que cela provoque immédiatement une réunion de crise, c’est généralement qu’elle a réussi quelque chose.
ENTRE DEUX CONCERTS, UN PEU DE CINÉMA, PARCE QUE LES JOURNÉES ÉTAIENT TROP LONGUES
Karoline Rose développe parallèlement une carrière d’actrice et apparaît notamment dans Tom Medinade Tony Gatlif, présenté à Cannes, ainsi que dans d’autres films comme She Is Conann ou Vincent doit mourir, une trajectoire qui pourrait sembler complètement parallèle à la musique si son travail scénique n’était pas déjà aussi lié à l’image et à la performance.
En réalité, les deux univers se nourrissent constamment. Le cinéma lui apporte un rapport au mouvement, au cadre et à la présence qui se retrouve très naturellement dans SUN, tandis que la musique lui donne une liberté physique et émotionnelle que l’on retrouve aussi dans certains de ses rôles.
Cela explique probablement pourquoi ses concerts ressemblent rarement à une simple succession de morceaux. Il y a toujours quelque chose de performatif dans sa manière d’occuper la scène, comme si chaque titre devait être joué, chanté et incarné simultanément.
BRUTAL POP II : QUAND LE MÉLANGE CESSE D’ÊTRE UNE EXPÉRIENCE

Avec Brutal Pop II, SUN pousse encore plus loin son identité, affine son écriture et surtout donne l’impression de ne plus avoir besoin de justifier constamment pourquoi deux univers aussi différents se retrouvent dans la même chanson.
À ce stade, la question n’est plus vraiment de savoir si la pop et le metal peuvent fonctionner ensemble, mais de voir jusqu’où elle peut aller en mélangeant leurs codes sans perdre sa personnalité.
C’est une évolution importante, parce qu’une fusion musicale devient réellement intéressante lorsqu’on cesse d’entendre séparément les éléments qui la composent. À partir du moment où l’auditeur ne pense plus « voilà la partie pop, voilà la partie metal », mais commence simplement à reconnaître SUN, le projet gagne exactement ce qu’il cherchait : sa propre identité.
KRYSTAL METAL : LA BRUTAL POP DÉCIDE ENCORE DE BOUGER LES MURS
Avec Krystal Metal, SUN continue de développer cette esthétique en poussant encore les contrastes entre textures brillantes, refrains immédiats et lourdeur instrumentale.
Le titre fonctionne presque comme un résumé de tout le projet : d’un côté quelque chose de précieux, de lumineux et de fragile, de l’autre une matière plus lourde qui arrive avec des chaussures de sécurité et une conception assez personnelle de l’aménagement intérieur.
Cette nouvelle période montre surtout que SUN n’est plus dans une phase où elle cherche à démontrer que son concept est possible. La Brutal Pop existe déjà, possède son public et son langage, ce qui lui permet désormais d’explorer plutôt que de convaincre.
Et c’est généralement là que les choses commencent à devenir vraiment intéressantes.
HELLFEST 2025 : ARRIVER AVEC DES PAILLETTES DANS UN TEMPLE DU METAL ET NE PAS S’EXCUSER
Le passage de SUN au Hellfest 2025 représente forcément une étape forte dans son parcours, parce qu’il place cette esthétique ultra colorée et ce mélange de pop et de metal extrême sur une Mainstage d’un festival où certains débats sur la « légitimité » d’un artiste peuvent encore durer suffisamment longtemps pour nécessiter des provisions.
SUN possède alors une réponse très efficace à ce genre de discussions : elle monte sur scène, commence à jouer, et le mélange fait le reste.
L’image fonctionne d’autant mieux que son univers visuel prend volontairement le contre-pied d’une partie des codes metal les plus habituels. Pas besoin de tout repeindre en noir, d’installer un hangar vide, trois ampoules rouges et cinq musiciens regardant le sol avec l’air de réfléchir très fort à la mort. SUN arrive avec des couleurs franches, des paillettes, des tenues lumineuses et une énergie qui peut sembler presque pop avant que les guitares et les screams viennent rappeler que la douceur n’était absolument pas garantie dans le billet d’entrée.
Et finalement, le Hellfest est probablement un endroit parfait pour ce type de proposition, parce qu’il rappelle que le metal n’a jamais été aussi intéressant que lorsqu’il accepte d’ouvrir ses frontières plutôt que de passer son temps à les surveiller.
LES PAILLETTES N’ONT JAMAIS ANNULÉ UN BREAKDOWN
L’identité visuelle de SUN est sans doute l’un des éléments les plus réjouissants de son univers, précisément parce qu’elle refuse l’idée selon laquelle la lourdeur musicale devrait forcément être accompagnée d’une esthétique sombre pour être crédible.
On peut growler avec des paillettes, envoyer une double pédale sous un refrain lumineux et porter une guitare scintillante sans que les amplis se mettent soudain à fonctionner moins bien.
La seule chose qui risque réellement de souffrir dans l’opération, c’est la tranquillité des puristes, mais ils devraient normalement s’en remettre.
Ce choix visuel raconte surtout quelque chose de beaucoup plus intéressant : SUN ne considère jamais la couleur comme l’opposé de la profondeur, pas plus qu’elle ne considère la violence sonore comme l’opposé de la sensibilité.
Encore une fois, tout peut cohabiter.
LA BRUTAL POP N’EST PAS UNE PROVOCATION, C’EST UNE LIBERTÉ

Le plus intéressant chez SUN n’est finalement pas le contraste spectaculaire entre une mélodie pop et un scream énorme, même si ce moment reste très amusant lorsqu’on fait découvrir le projet à quelqu’un sans le prévenir.
Ce qui rend son univers durable, c’est la liberté qu’elle s’autorise.
On peut aimer P!nk et Gojira sans déposer de dossier auprès d’une commission musicale.
On peut être fragile et extrêmement violente dans la même chanson, parler de douleur en couleurs vives, jouer au Hellfest et apparaître dans un film présenté à Cannes, aimer les paillettes et la double pédale sans considérer qu’une seule de ces choses doit l’emporter sur les autres.
SUN fonctionne précisément parce qu’elle n’essaie pas de résoudre ces contradictions. Elle les accepte, les amplifie et les transforme en musique.
Et peut-être que la Brutal Pop est finalement beaucoup moins une nouvelle case qu’une manière très élégante de ne plus en avoir besoin.
SUN N’A PLUS BESOIN QU’ON EXPLIQUE CE QU’ELLE FAIT AVANT DE L’ÉCOUTER
Après plusieurs années de concerts, de tournées internationales, de sorties et d’expériences dans des univers très différents, SUN possède aujourd’hui suffisamment d’identité pour que son projet n’ait plus besoin d’être présenté comme « de la pop avec du metal » ou « du metal avec une chanteuse pop ».
C’est justement le signe que le concept a réussi.
La Brutal Pop est devenue un véritable univers, suffisamment identifiable pour que l’on puisse passer d’un refrain immense à un mur de guitares sans se demander si quelqu’un s’est trompé de morceau, et suffisamment libre pour continuer à évoluer sans devoir demander la permission à chaque fois qu’une nouvelle influence apparaît.
Alors oui, le titre reste parfaitement juste : SUN a inventé la Brutal Pop parce que choisir entre P!nk et Gojira était visiblement trop ennuyeux, mais ce qui rend le projet intéressant, c’est qu’après toutes ces années, elle ne semble toujours pas avoir l’intention de choisir.
Et franchement, tant mieux.
DES GROUPES. DES SCÈNES. DES RENCONTRES. ⚡ ET PARFOIS, LES PAILLETTES ARRIVENT AVEC UNE DOUBLE PÉDALE.

Laisser un commentaire