
Il existe plusieurs façons de s’inspirer du passé. On peut tenter de le reproduire aussi fidèlement que possible, le conserver sous verre et espérer que personne ne vienne déplacer les meubles. Ou alors on peut récupérer ses mythes, ses langues, ses instruments, les confronter à notre époque et voir ce qui se passe lorsque plusieurs siècles commencent sérieusement à se télescoper.
Hrafngrímr a clairement choisi la deuxième option.
Fondé au début de l’année 2020 par Mattjö Haussy, ancien membre de Skáld, le projet français se définit comme Nü Nordic / Dark Pagan et assume dès le départ une idée simple : puiser dans les imaginaires et les traditions nordiques sans chercher à fabriquer une reconstitution musicale figée.
Les textes, les références mythologiques, les sonorités traditionnelles et les instruments anciens y côtoient une production contemporaine, de la programmation et des textures beaucoup plus modernes.
Autrement dit, personne ici ne semble avoir reçu la consigne de ranger les machines sous prétexte qu’Odin n’avait pas Ableton.
LE PASSÉ COMME MATIÈRE PREMIÈRE

C’est probablement ce qui rend Hrafngrímr intéressant au-delà de l’esthétique immédiatement identifiable du pagan nordique.
Le projet ne cherche pas simplement à convoquer quelques symboles, une poignée de corbeaux et suffisamment de brouillard pour perdre le batteur. Il utilise ce patrimoine comme une matière de création contemporaine, avec des textes, des mythes et des sonorités anciennes qui rencontrent une production moderne et parfois particulièrement massive.
Cette démarche permet au groupe d’occuper une place assez singulière entre dark folk, neo-folk, musique nordique contemporaine et textures plus expérimentales, tout en conservant une vraie cohérence esthétique.
L’idée n’est donc pas de choisir entre passé et présent, mais de les faire cohabiter suffisamment longtemps pour voir ce qu’ils ont à se raconter.
UNE CONSTRUCTION COLLECTIVE
Le cœur vocal du projet repose notamment sur Mattjö Haussy, au chant, au chant de gorge et à la programmation, ainsi que sur Christine Roche, dont la présence participe fortement à l’identité de Hrafngrímr.
Mais sur NIFLHEIMS AUGA, sorti le 13 mai 2024, la richesse du projet vient aussi d’une véritable construction collective autour d’eux.
On retrouve notamment Mostefa Elkamal au guembri et à la guitare, Vidar Janlúðvíksson au jouhikko, à la nyckelharpa, à la talharpa et à la guimbarde selon les morceaux, ainsi que Nicolas Derolin aux percussions et à la darbouka.
Plusieurs invités viennent également enrichir certains titres, parmi lesquels Johan Henser, Louis Ville, Stan Savinas ou encore Anatoly Pakhalenko.
Ce foisonnement ne donne pourtant jamais l’impression d’une collection d’instruments posés là pour faire exotique. Chaque élément apporte une texture particulière et contribue à construire cette identité hybride qui caractérise Hrafngrímr.
GUEMBRI, JOUHIKKO, NYCKELHARPA… ET PROGRAMMATION

L’instrumentation de NIFLHEIMS AUGA est justement l’un des points les plus intéressants du projet.
Le guembri apporte des couleurs venues d’un autre territoire culturel, les cordes traditionnelles scandinaves donnent au groupe une texture immédiatement reconnaissable, les percussions déplacent constamment le centre de gravité, tandis que la programmation rappelle que Hrafngrímr ne cherche jamais à faire croire que nous sommes revenus mille ans en arrière.
Le résultat appartient beaucoup plus à un imaginaire nordique contemporain qu’à une quelconque tentative de reconstruction historique.
Et c’est probablement là que se trouve leur véritable identité.
UNE DISCOGRAPHIE QUI A PRIS LE TEMPS DE CONSTRUIRE SON LANGAGE
Hrafngrímr n’est pas arrivé directement avec un album sous le bras. Avant NIFLHEIMS AUGA, le groupe a progressivement développé son univers à travers une série de singles parmi lesquels Rúnir, Dómr, Öl!, Vinátta, Fjörbann, Óvinr, Þrír Hrafnar, Fylgja, Blót ou encore Einherjar, avant l’EP Hólmganga en 2022.
Cette progression permet surtout d’entendre un projet qui construit peu à peu ses propres codes au lieu de se contenter d’emprunter ceux des grands noms déjà installés de la scène nordique.
Puis, en 2023, Hrafngrímr publie Köllum Miðgarðs Vættir avec Nytt Land, collaboration particulièrement cohérente tant les deux projets partagent cette recherche d’immersion et cette volonté de traiter les références anciennes comme un langage vivant plutôt que comme un décor.
L’année suivante arrive donc NIFLHEIMS AUGA, premier véritable album du groupe et étape beaucoup plus ample dans la construction de cet univers.
NIFLHEIMS AUGA : NEUF MORCEAUX POUR OUVRIR LES PORTES

L’album s’articule autour de neuf titres, de Níu Bylgjur à Skuggar, en passant notamment par Niflheims Auga, Ferðin, Yfir Tárin, Brýr, Draugr ou Hleypimaðr.
Les crédits montrent à quel point sa construction repose sur un vrai travail d’ensemble, avec Mattjö Haussy, Christine Roche, Mostefa Elkamal, Vidar Janlúðvíksson et Nicolas Derolin comme ossature musicale majeure de l’album, auxquels viennent s’ajouter plusieurs invités.
Ce foisonnement instrumental aurait très facilement pu devenir une sorte de brocante sonore nordique où chacun vient poser son instrument avant de repartir.
Heureusement, l’intérêt est ailleurs.
Les éléments traditionnels sont utilisés pour construire des textures et des tensions, tandis que les arrangements contemporains donnent à l’ensemble une masse que l’on ne retrouverait pas dans une simple interprétation folk acoustique.
Le groupe joue ainsi constamment avec cette frontière entre quelque chose qui semble ancien dans ses matériaux et quelque chose de très actuel dans sa façon d’occuper l’espace sonore.
UNE MUSIQUE QUI PREND UNE AUTRE DIMENSION SUR SCÈNE
Ces musiques ont évidemment une existence sur disque, mais elles prennent une autre ampleur lorsqu’elles sont confrontées au live, parce que tout ce travail de rythme, de répétition, de voix et d’atmosphère devient soudain beaucoup plus physique.
Nous avions déjà aperçu Hrafngrímr au Hellfest en 2024, suffisamment pour que le nom et l’univers restent quelque part dans un coin de la mémoire. Dans un festival de cette taille, on attrape parfois des morceaux de concerts plus que des concerts entiers, mais certaines propositions parviennent malgré tout à laisser une trace.
Hrafngrímr fait partie de celles-là.
Sur scène, les voix, les percussions et les textures gagnent en densité, et cette frontière entre rituel, performance et concert devient encore plus poreuse. C’est là que le projet révèle probablement le mieux ce qu’il cherche à faire : ne pas simplement raconter un imaginaire ancien, mais le rendre presque tangible.

PLUS QU’UN DÉCOR NORDIQUE
Hrafngrímr aurait pu se contenter de cocher toutes les cases visuelles et sonores immédiatement associées au monde nordique.
Le groupe choisit au contraire de les déplacer.
Il prend des langues anciennes, des instruments traditionnels, des mythes, des timbres vocaux particuliers et les fait dialoguer avec une écriture, une production et une sensibilité résolument contemporaines.
C’est ce qui évite au projet de devenir une simple illustration musicale de l’époque viking.
Et c’est aussi ce qui le rend intéressant aujourd’hui : Hrafngrímr ne cherche pas à retourner dans le passé, il cherche à voir ce que le passé peut encore produire lorsqu’on le confronte au présent.
Le monde nordique devient alors moins un décor qu’un laboratoire.
Hrafngrímr le démonte, récupère ce qui l’intéresse, y ajoute quelques siècles de musique, des machines, un guembri et suffisamment de percussions pour réveiller Midgard.
Et c’est nettement plus intéressant comme ça.

DES GROUPES. DES SCÈNES. DES RENCONTRES. ⚡ ET PARFOIS, LE PASSÉ A JUSTE BESOIN QU’ON LUI BRANCHE QUELQUES CÂBLES.
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