CHRONIQUE #001 CAVALERA : ON A GRANDI, PAS NOS RIFFS 

De Sepultura à Soulfly, de nos chambres d’ados à celles de nos enfants, certaines musiques ne vieillissent pas avec nous : elles continuent simplement le voyage.

Cavalera chaos Ad

Cette photo résume probablement mieux cette chronique que n’importe quelle introduction savamment travaillée. Nous avons respectivement 43 et 39 ans, deux enfants, une vie construite et quelques décennies de musique derrière nous, mais à cet instant précis, notre âge officiel semble avoir été temporairement suspendu. Cavalera est devant nous, Chaos A.D. va nous revenir en pleine figure et nous avons les tronches de deux gamins devant un cadeau qu’ils attendent depuis une éternité.

Quelques minutes plus tard, grand soleil et ciel bleu. La Lorraine venait simplement de nous offrir son pack météo festival heavy week-end complet, douche comprise dans le prix du billet.

Cette chronique ne sera donc pas une biographie exhaustive de Max et Iggor Cavalera. Leur carrière est immense, passionnante et suffisamment documentée pour occuper plusieurs articles à elle seule. Ce qui nous intéresse chez Studio 42 tient davantage à cette étrange capacité de la musique à traverser une vie entière, à accompagner différentes versions de nous-mêmes et, parfois, à continuer son chemin jusque dans la génération suivante.

Parce que chez nous, les Cavalera traînent dans la bande-son depuis sacrément longtemps.

QUAND LA MUSIQUE SE CHERCHAIT ENCORE

Sepultura, Max Cavalera, Vooruit, Gent, Belgium, 23rd May 1991. (Photo by Goedefroit Music/Getty Images)

Sam est né en 1983, moi en 1987. Sepultura naît à Belo Horizonte en 1984 autour des frères Max et Iggor Cavalera, ce qui signifie que leur histoire commence pratiquement en même temps que les nôtres, même si personne n’imaginait évidemment qu’un jour tout ce petit monde finirait symboliquement réuni sous une pluie battante à Nancy.

Nous avons surtout grandi à une époque où découvrir de la musique demandait une démarche assez différente d’aujourd’hui. Un copain ramenait un album, un grand frère possédait un CD qu’on lui empruntait avec une conception assez vague du mot « rendre », un morceau entendu quelque part donnait envie d’en savoir davantage, les magazines devenaient des cartes au trésor et les pochettes comptaient presque autant que ce qu’elles contenaient.

La musique ne défilait pas en continu sous nos pouces. On allait la chercher.

Certains albums finissaient alors par s’accrocher à une période entière de notre existence. On connaissait l’ordre des morceaux, les pochettes, parfois les paroles, les petits bruits entre deux pistes et jusqu’à la seconde précise où démarrait le titre suivant. Le cerveau humain est capable d’oublier pourquoi il vient d’entrer dans une pièce tout en conservant trente ans plus tard l’arrivée exacte d’un riff, ce qui donne une assez bonne idée de la manière dont il hiérarchise les informations importantes.

Sepultura faisait partie de ce paysage.

Sam a plongé très profondément dans cet univers et a suivi les différentes ramifications de la famille Cavalera. De mon côté, j’ai grandi avec cette musique par mes propres chemins, avec des périodes où elle occupait davantage de place que d’autres. Lorsque nous nous sommes rencontrés plus tard, ce bagage existait déjà de chaque côté.

Avant d’être notre musique, elle avait été la sienne et la mienne.

Elle est ensuite devenue aussi la nôtre.

CHAOS A.D., ROOTS ET LES MORCEAUX QUI REFUSENT DE RESTER DANS LE PASSÉ

COLOGNE, GERMANY – NOVEMBER 2: Andreas Kisser of Sepultura performs at Palladium on November 2, 2024 in Cologne, Germany. (Photo by Marc Pfitzenreuter/Redferns)

Raconter toute la discographie de Sepultura nous emmènerait très loin du sujet, mais certains repères sont impossibles à contourner. Arise, Chaos A.D. puis Roots appartiennent à cette période où le groupe brésilien prend une dimension immense et participe à repousser les frontières du metal, notamment en faisant entrer de plus en plus fortement son identité brésilienne dans sa musique.

Lorsque Chaos A.D. paraît en 1993, Sepultura possède déjà une solide réputation internationale, mais cet album élargit encore son langage. Refuse/Resist, Territory, Slave New World ou Propaganda vont traverser les décennies avec une facilité presque insolente. Trois ans plus tard, Roots pousse encore plus loin les expérimentations rythmiques et les influences brésiliennes, au point de devenir l’un des albums les plus emblématiques de cette période.

UNSPECIFIED – JANUARY 01: Photo of Max CAVALERA and SEPULTURA and Igor CAVALERA and Andreas KISSER and Paulo JR; Posed group portrait L-R Igor Cavalera, Andreas Kisser, Paulo Xisto Pinto Jr and Max Cavalera (Photo by Mick Hutson/Redferns)

Ce qui me fascine aujourd’hui n’est même plus uniquement leur importance dans l’histoire du metal. C’est la façon dont ces morceaux ont refusé de rester enfermés dans les années 90.

Des gens qui les ont découverts à leur sortie continuent à les écouter. Des gamins nés quinze ou vingt ans plus tard les découvrent à leur tour. Plusieurs générations se retrouvent devant les mêmes scènes et connaissent les mêmes riffs, avec des souvenirs complètement différents attachés dessus.

Un morceau sorti en 1993 peut donc débarquer dans un festival en 2026 et provoquer exactement ce qu’il provoquait trente ans auparavant : une foule qui perd collectivement toute envie de rester immobile.

C’est assez merveilleux, finalement.

LA GALAXIE CAVALERA S’ÉTEND

Studioportrait of Soulfly, Max Cavalera, Logan Mader, Roy Mayorga, Cello Dias, Vaartkapoen (VK), Brussel, Belgium, 22 May 1998. (Photo by Gie Knaeps/Getty Images)

Suivre Max Cavalera pendant toutes ces années signifie aussi avoir appris assez rapidement qu’il n’était pas particulièrement doué pour ne faire qu’une seule chose à la fois.

Avant même son départ de Sepultura, Nailbomb avait déjà ouvert une autre porte. Le projet monté avec Alex Newport donne naissance à Point Blank en 1994, disque brutal où metal, hardcore et industriel sont mélangés avec la délicatesse d’un engin de chantier lancé à pleine vitesse dans un salon de thé. Le projet est volontairement bref, mais il laisse une trace énorme et devient une pièce à part dans l’univers Cavalera.

Après son départ de Sepultura en 1996, Max fonde Soulfly, dont le premier album paraît en 1998. Une nouvelle histoire commence avec toujours cette envie de mélanger les influences, d’inviter d’autres musiciens, d’explorer et de faire évoluer une identité qui n’a jamais vraiment accepté de rester tranquillement dans une case.

Iggor poursuit quant à lui l’aventure Sepultura jusqu’en 2006 avant de quitter le groupe. Les deux frères, éloignés pendant des années, finissent ensuite par renouer personnellement et musicalement, donnant naissance à Cavalera Conspiracy. Inflikted paraît en 2008 et marque leur première véritable collaboration depuis la séparation de 1996.

Pour ceux qui avaient grandi avec Sepultura, les voir rejouer ensemble avait forcément quelque chose de particulier. Pas besoin de transformer leur histoire en grande légende romanesque : deux frères qui ont créé énormément ensemble, se sont séparés dans des circonstances douloureuses puis ont réussi à retrouver un chemin commun des années plus tard, c’est déjà suffisamment fort.

Ces dernières années, Max et Iggor sont même revenus aux racines en réenregistrant Bestial Devastation, Morbid Visions puis Schizophrenia. Ils ne cherchent pas à effacer les versions originales mais à revisiter, avec leur expérience et les moyens actuels, des morceaux qu’ils avaient créés lorsqu’ils étaient extrêmement jeunes.

Pour une génération qui a grandi avec eux, la sensation est assez amusante : nous revisitons nos souvenirs pendant qu’eux revisitent leurs propres morceaux.

Personne n’est resté exactement le même.

La musique non plus.

C’est justement ce qui lui permet de rester vivante.

2025 : RETROUVER MAX AU MOZHELL

L’été 2025 nous offre un de ces moments où une figure musicale que l’on connaît depuis une éternité quitte soudain les albums et les vidéos pour devenir une personne bien réelle devant nous : Soulfly joue au MozHell Open Air, à Insming, en Moselle.

Le simple fait de voir ce nom sur l’affiche avait déjà quelque chose d’assez savoureux. Après toutes ces années à suivre la carrière de Max Cavalera, le voilà programmé dans un festival de chez nous. Pas besoin de traverser la moitié de l’Europe, de vendre un rein pour financer le week-end ou d’établir un plan logistique digne d’une opération militaire : Soulfly venait en Moselle.

Voir Max sur scène après autant d’années passées avec cette voix dans les oreilles provoque une sensation difficile à expliquer à quelqu’un qui n’a jamais vécu ce genre de retrouvailles musicales. On connaît les morceaux, on connaît l’artiste, on sait parfaitement à quoi s’attendre et, lorsque ça commence réellement, toute cette préparation intellectuelle ne sert finalement pas à grand-chose.

Le corps reconnaît avant le cerveau.

Le souvenir revient avant qu’on ait le temps de l’analyser.

Sam et moi nous retrouvons avec cette excitation qui n’a plus grand-chose à voir avec notre âge, et je comprends à ce moment-là que certains artistes possèdent un pouvoir assez rare : ils ne nous ramènent pas dans le passé, ils font revenir le passé jusqu’à nous.

La nuance est importante.

Nous ne cherchons pas à redevenir ceux que nous étions à quinze ou vingt ans. Nous sommes parfaitement heureux d’être ceux que nous sommes aujourd’hui. Simplement, pendant un concert, toutes ces versions de nous-mêmes semblent pouvoir cohabiter quelques instants.

Le gamin qui découvrait cette musique existe encore quelque part chez Sam. La gamine que j’étais aussi. Les adultes que nous sommes peuvent désormais vivre le concert ensemble, avec tout ce qui s’est passé entre les deux.

C’est beaucoup plus beau que la nostalgie.

HEAVY WEEK-END 2026 : CHAOS A.D. JUSQUE DANS LA MÉTÉO

Un an plus tard, nous remettons ça au Heavy Week-end de Nancy. Cette fois, Max n’est plus seul : Iggor est avec lui et Cavalera vient célébrer Chaos A.D. devant le public du Zénith en plein air, au milieu d’une journée où figurent également Nova Twins, Trivium et Gojira.

Pour Sam, qui a vécu cette musique depuis tellement longtemps, la dimension émotionnelle est forcément énorme. Pour moi aussi, parce qu’une partie de notre histoire commune s’est construite avec tout cet univers musical autour de nous.

La météo décide alors de participer.

Une grosse averse s’abat sur le site et nous nous retrouvons sous nos capuches, complètement trempés, avec derrière nous le gigantesque visuel CAVALERA – CHAOS A.D.

Quelqu’un prend une photo.

Cette photo me fait mourir de rire aujourd’hui parce qu’elle ne ressemble absolument pas à celle de deux personnes qui subissent la pluie. Nous sommes radieux. Sam fait les cornes, je souris jusqu’aux oreilles et aucun de nous ne semble particulièrement préoccupé par l’eau qui continue de tomber.

La raison est très simple : on s’en fout complètement, Cavalera va jouer.

Lorsque le concert démarre, toute velléité de comportement raisonnable disparaît. Nous sautons, nous chantons, nous nous regardons avec cette expression parfaitement reconnaissable chez les couples qui partagent une passion depuis longtemps, celle qui permet de communiquer un « tu te rends compte qu’on est là ? » sans prononcer un mot.

Cette sensation dépasse largement le simple plaisir d’entendre un morceau que l’on aime.

Sam écoute cette musique depuis qu’il est gamin. Entre cette époque et ce concert, toute une vie s’est écoulée. Il a grandi, joué lui-même de la musique, vécu ses propres histoires de groupe, rencontré la femme qui partage aujourd’hui sa vie, construit une famille et traversé tout ce que plusieurs décennies peuvent contenir. Au milieu de cette trajectoire, certains riffs sont restés.

Le voir devant Cavalera ce jour-là, complètement absorbé par le concert, m’a touchée pour cette raison. Sur l’une des photos, il ne regarde même pas l’objectif. Il regarde la scène, bras levé, avec une expression qui raconte beaucoup plus que n’importe quelle pose.

Je connais l’homme qui se trouve devant moi.

Je peux aussi imaginer le gamin qui existe encore quelque part derrière son regard.

Quelques dizaines de minutes plus tard, le ciel bleu est revenu au-dessus de Nancy et nous avons pris une autre photo sous un soleil magnifique. Lorsque je regarde les deux clichés côte à côte, on pourrait presque croire qu’ils ont été pris lors de deux journées différentes. La météo lorraine venait simplement de réussir un changement de décor plus rapide que certains roadies.

Je ne supprimerais néanmoins cette pluie du souvenir pour rien au monde.

Dans dix ou vingt ans, nous ne raconterons probablement pas seulement que nous avons vu Cavalera jouer Chaos A.D.. Nous raconterons qu’on était sous une flotte monumentale, qu’on sautait comme des gosses et qu’on était heureux.

C’est cette partie-là qui restera.

LE PLUS IMPROBABLE : LES CAVALERA SONT ARRIVÉS JUSQU’À NOS ENFANTS

Notre histoire avec cette musique aurait déjà pu être jolie comme ça.

Elle a trouvé le moyen de devenir encore plus improbable.

En 2024, Aldebert sort Helldebert – Enfantillages 666, son projet metal destiné à faire se rencontrer son univers et celui des musiques lourdes. Sur Le Cartel des cartables, Max et Iggor Cavalera viennent poser leurs voix. Les deux frères que notre génération associe à Sepultura se retrouvent ainsi sur un disque qu’une nouvelle génération peut découvrir avec ses parents.

Chez nous, cette collaboration possède forcément une saveur particulière.

Nos enfants grandissent avec leur propre musique et construiront leurs propres références, comme nous l’avons fait avant eux. Nous n’avons aucune envie de leur imposer une sorte de patrimoine familial obligatoire où l’écoute de Roots serait exigée avant le petit-déjeuner sous peine de confiscation de tablette.

La transmission musicale est beaucoup plus jolie lorsqu’elle arrive naturellement.

Un morceau passe dans la voiture. Une question surgit. On raconte qui chante. On explique pourquoi ce nom nous fait sourire. Un jour, peut-être, ils écouteront autre chose de lui. Peut-être pas. Ce n’est finalement pas le plus important.

Ce qui me touche, c’est simplement cette continuité.

Des artistes que nous écoutions enfants ou adolescents sont encore suffisamment vivants, curieux et actifs pour apparaître aujourd’hui dans l’univers musical de nos propres enfants.

Lorsque nous avions quinze ans, imaginer Max Cavalera chez Aldebert aurait probablement demandé une quantité de substances que nous ne recommanderons évidemment pas dans les pages de Studio 42.

Aujourd’hui, ça existe.

La musique possède décidément un humour remarquable.

LE GROUPE QUI VOUS ACCOMPAGNE, VOUS L’AVEZ AUSSI ?

C’est finalement ici que notre histoire rejoint probablement celle de beaucoup de lecteurs.

Cavalera est notre exemple, mais chacun possède peut-être le sien.

Ce groupe découvert à quinze ans dont quelques notes suffisent encore à provoquer quelque chose. Cet album associé à une chambre, une voiture, un premier concert, une bande de copains, une rencontre, une rupture ou une période précise de la vie. Cette chanson que l’on n’écoute presque plus mais dont on connaît toujours chaque respiration.

Ces artistes vieillissent en même temps que nous, même lorsque nous ne les suivons plus quotidiennement. Certains disparaissent, certains reviennent, d’autres changent complètement de direction et quelques-uns continuent à monter sur scène avec cette faculté incroyable de réunir devant eux des gens qui ont découvert leur musique à vingt ou trente ans d’intervalle.

C’est probablement l’une des choses que j’aime le plus dans les festivals.

Regarder le public.

Voir quelqu’un de cinquante ans chanter un morceau à côté d’un gamin de vingt ans qui le connaît exactement aussi bien.

Observer des parents emmener leurs enfants.

Découvrir de nouveaux groupes tout en retrouvant ceux qui nous accompagnent depuis une éternité.

La musique ne nous conserve pas artificiellement dans notre jeunesse. Elle crée plutôt des ponts entre les personnes que nous avons été et celles que nous sommes devenues.

C’est pour cette raison que cette photo sous la pluie me plaît autant.

Elle ne dit pas : « Regardez, nous sommes restés jeunes. »

Elle raconte quelque chose de beaucoup plus intéressant : nous avons grandi avec cette musique et nous sommes encore capables de l’aimer aujourd’hui avec tout ce que nous sommes devenus entre-temps.

Sam et moi n’étions pas ensemble lorsque Sepultura est entré dans nos vies. Nous ne savions même pas que l’autre existait. Quelques décennies plus tard, nous sommes sous la pluie devant Max et Iggor, mariés, parents, toujours passionnés de musique et suffisamment heureux pour sauter dans la flotte sans nous demander une seule seconde si nous avons l’air ridicules.

Nos enfants connaissent maintenant leurs voix à leur manière.

Un jour, ils auront peut-être eux aussi ce groupe qui traversera leur existence, celui qu’ils iront revoir trente ans plus tard avec cette sensation étrange que le temps s’est contracté pendant les premières notes.

J’espère qu’ils auront cette chance.

J’espère surtout qu’ils penseront à prendre un imperméable.

Parce que la transmission musicale, c’est magnifique, mais la météo lorraine reste une ennemie qui ne respecte aucune génération. 🤘🤣🖤

DES GROUPES. DES SCÈNES. DES RENCONTRES. DO BRAZIL⚡

STUDIO 42

NOVI SAD, SERBIA – JULY 14: Max Cavalera from the band Cavalera performs at Main Stage during the Exit Festival 2024 Day Five at Petrovaradin Fortress on July 14, 2024 in Novi Sad, Serbia. (Photo by Srdjan Stevanovic/Getty Images)

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