ARTIST FILE #009 STUBORA : 30 ANS DE METAL, DE LORRAINE ET UNE LÉGÈRE INCAPACITÉ À ABANDONNER

On cherchait des groupes français à mettre en lumière sur Studio 42. On fouillait tranquillement dans la scène metal hexagonale, persuadés qu’il allait falloir partir explorer des contrées lointaines, traverser des départements hostiles et éventuellement franchir le périphérique parisien. Et puis Sam m’a rappelé un nom Stubora.

Stubora est lorrain.

Mieux : Stubora est meusien.

Le groupe est né en 1996 autour de Bar-le-Duc, et son histoire se partage aujourd’hui notamment entre Bar-le-Duc et Nancy. Autrement dit, cela fait trente ans qu’un groupe de metal construit une discographie longue comme un dimanche sans concert pratiquement dans notre jardin et qu’on était là, parfaitement détendus, à regarder ailleurs.

Bienvenue dans cette nouvelle édition de « Studio 42 découvre ce qu’il se passe sous son nez ». 🤦‍♀️

1996 : STUBORA ENTRE DANS LE GAME

L’histoire commence donc en 1996 autour de Cyril Beaudaux, guitariste, chanteur et membre fondateur de Stubora. À cette époque, le groupe évolue dans un registre beaucoup plus marqué par le hardcore et commence à construire son univers au fil des premières compositions et des premiers enregistrements. Et puisqu’on parle de 1996, remettons-nous deux secondes dans le contexte : Spotify n’existe pas, MySpace non plus, les réseaux sociaux encore moins, et pour découvrir un groupe obscur à 300 kilomètres de chez soi il faut parfois connaître le cousin du batteur qui possède une cassette enregistrée beaucoup trop fort.

La première partie de l’histoire de Stubora va ainsi se construire dans cette autre époque de la musique indépendante, celle des concerts, des démos, du bouche-à-oreille et des supports physiques. Puis arrive Mick Velazquez, bassiste et chanteur, qui connaît Cyril depuis le collège et rejoint Stubora en 2004, initialement pour assurer quelques dates en remplacement du bassiste.

Le dépannage s’est légèrement prolongé.

Vingt-deux ans plus tard, Mick est toujours là.

À ce niveau-là, ce n’est plus un remplacement, il faut probablement prévenir les ressources humaines.

Son arrivée accompagne aussi une évolution importante du son de Stubora. Les racines hardcore restent présentes, mais le groupe commence progressivement à ouvrir son metal à davantage de rock, de heavy et de mélodie, tandis que le chant en français prend une place de plus en plus importante. Ce qui est intéressant, c’est que Stubora ne semble jamais avoir décidé un matin de jeter son identité précédente par la fenêtre : chaque période s’ajoute plutôt à la précédente et laisse une trace dans celle qui suit.

DES ALBUMS, DES CHANGEMENTS ET PLUSIEURS VIES DANS LA MÊME HISTOIRE

Quand on regarde la discographie du groupe, on comprend rapidement que résumer Stubora à son dernier album serait franchement injuste. Les premières productions remontent aux années 90, puis viennent notamment What We See Is Not What We Wanna See en 2003, l’EP Bleeding My World en 2006 et The Almighty en 2011.

Seulement, comme toute carrière suffisamment longue pour avoir connu plusieurs générations de téléphones Nokia, l’histoire ne se déroule pas sans accrocs. Le groupe connaît des changements de formation et une période plus compliquée avant de retrouver une véritable dynamique avec l’arrivée du batteur Niala Sabel en 2014.

Le trio que forme désormais Cyril Beaudaux à la guitare et au chant, Mick Velazquez à la basse et au chant et Niala Sabel à la batterie ouvre alors un nouveau chapitre. Et puisqu’ils ne sont manifestement pas adeptes des titres excessivement subtils lorsqu’il s’agit de signaler qu’ils sont de retour, l’album publié fin 2015 s’appelle Résurrection.

Au moins, personne n’a eu besoin de chercher le concept pendant trois semaines.

HORIZON NOIR : QUAND LE TITRE DE L’ALBUM COMMENCE À DEVENIR ÉTRANGEMENT PRÉMONITOIRE

En novembre 2019, Stubora publie Horizon Noir, résultat de plusieurs années de travail et nouvelle étape dans l’évolution du groupe. Le metal s’est élargi, les mélodies ont pris davantage de place et le trio dispose enfin d’un nouvel album à défendre sur scène.

Excellent timing.

Quelques mois plus tard : 2020.

Voilà.

Pour ceux qui auraient miraculeusement oublié cette année, les salles ferment, les concerts disparaissent et l’ensemble du secteur culturel découvre simultanément la joie du calendrier intégralement barré au Stabilo. Pour Stubora, qui vient justement de sortir un disque, le coup est particulièrement mauvais.

Mais plutôt que de rester devant Horizon Noir en lui murmurant « tu méritais mieux mon grand », le groupe continue à travailler. En novembre 2020 paraît Vision Obscure, un EP de six titres pensé dans la continuité de l’album précédent. Les concerts ne reprendront véritablement qu’en 2022, lorsque Stubora pourra enfin retrouver ce pour quoi cette musique existe aussi : une scène, des amplis et des humains placés devant.

ÉCORCHÉ VIF : TOUJOURS PAS ENVIE DE DEVENIR SON PROPRE TRIBUTE BAND

En octobre 2023 arrive Écorché Vif, dix nouveaux morceaux qui installent encore davantage le Stubora actuel : un metal alternatif francophone qui conserve la lourdeur et le groove de ses racines tout en accordant une vraie importance aux mélodies et aux chansons.

On y retrouve notamment Enfant de la Haine, Exode, Dans les Étoiles, Nouvelle Génération, Voyage en Enfer, Passager du Temps ou Venin. Et surtout, on entend un groupe qui ne semble absolument pas intéressé par l’idée de reproduire éternellement ce qu’il faisait vingt ans auparavant pour satisfaire trois personnes au fond d’une salle réclamant « LES VIEUX MORCEAUX ! » entre chaque titre.

C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de leur parcours. Stubora a une histoire, mais Stubora n’est pas devenu un groupe nostalgique de Stubora.

Et après presque trente ans, ce n’est pas rien.

AU FAIT, POURQUOI « STUBORA » ?

Parce que là aussi, l’histoire est plutôt savoureuse.

Le nom est inspiré du mot anglais “stubborn”, qui signifie « obstiné », « têtu ». Cyril l’a expliqué lui-même en interview, et lorsqu’on connaît maintenant l’histoire du groupe, on peut raisonnablement considérer qu’ils n’ont pas fait de publicité mensongère.

Un groupe formé en 1996, qui traverse les changements de line-up, les périodes creuses, les évolutions de la musique, l’effondrement du marché du disque, la révolution numérique, le streaming, les réseaux sociaux, une pandémie mondiale et qui continue à composer près de trente ans plus tard…

Stubora.

Oui.

Le nom fonctionne.

ET MAINTENANT, ILS REMETTENT ÇA

C’est précisément ce qui nous donne envie de parler d’eux aujourd’hui. Stubora ne s’est pas contenté de traverser les années en conservant soigneusement les amplis sous une bâche au garage : le groupe continue d’écrire et de publier de la nouvelle musique.

Et ça change complètement la manière de regarder ces presque trente années d’existence.

Parce que la longévité d’un groupe ne se mesure pas uniquement au temps écoulé entre sa première répétition et aujourd’hui. Elle se mesure aussi à sa capacité à conserver l’envie de créer alors que les membres ont grandi, que les vies se sont remplies, que l’industrie musicale s’est transformée plusieurs fois et que le monde moderne demande désormais aux musiciens indépendants d’être simultanément compositeurs, interprètes, producteurs, communicants, vidéastes, community managers et probablement experts Canva entre deux balances.

Continuer à faire de la musique dans ces conditions relève déjà d’une discipline olympique.

Le faire pendant trois décennies commence à ressembler à un trouble obsessionnel parfaitement respectable.

LA LORRAINE, CETTE PETITE CACHOTTIÈRE

Et c’est peut-être finalement la raison pour laquelle on avait envie de raconter Stubora sur Studio 42.

Parce qu’en parlant de musique, on regarde facilement très loin. On suit les grandes affiches, les groupes internationaux, les festivals gigantesques et les scènes nationales sans toujours réaliser qu’une partie de cette histoire s’écrit également beaucoup plus près de nous.

Stubora est né dans la Meuse.

Pendant près de trente ans, des musiciens de notre région ont composé, enregistré, sorti des albums, joué sur scène, changé, recommencé et continué à défendre leur musique. Ils ne sont évidemment pas les seuls, et plus on fouille la scène rock et metal lorraine, plus on commence à soupçonner que notre région cache des amplis absolument partout.

Et ça, chez Studio 42, ça nous intéresse énormément.

Parce que défendre la musique ne devrait pas seulement consister à parler des groupes lorsqu’ils arrivent tout en haut d’une affiche. C’est aussi regarder ce qui se construit dans les salles plus petites, dans les associations, dans les studios, dans les villes où personne ne s’attend forcément à trouver une scène aussi vivante, et raconter les artistes qui continuent simplement parce qu’ils ont encore quelque chose à jouer.

Stubora fait partie de ceux-là.

Trente ans après ses débuts, le groupe n’est pas une relique de la scène metal lorraine que l’on ressort d’un carton avec une vieille compilation et trois flyers jaunis. Il est toujours vivant, toujours créatif et toujours suffisamment stubborn pour continuer.

Et finalement, après avoir découvert toute cette histoire, une seule question demeure vraiment.

Combien d’autres groupes sont tranquillement en train de faire du metal à vingt kilomètres de chez nous pendant qu’on cherche des sujets à l’autre bout de la France ?

Parce que visiblement, il va falloir commencer à regarder un peu mieux par la fenêtre. 🤘🖤

STUDIO 42

Des groupes. Des scènes. Des rencontres. Et parfois la découverte légèrement humiliante qu’on avait tout ça juste à côté.

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