
Il existe encore sur Internet quelques traces de Split, perdues dans ces recoins du web qui sentent délicieusement les années MySpace, les démos autoproduites, les forums de passionnés et les soirées passées à chercher le nom d’un groupe après l’avoir découvert sur une affiche. Une biographie, des chroniques, quelques pochettes et des noms de morceaux suffisent pourtant à faire réapparaître une histoire qui a commencé en 1998 à Bouligny, dans la Meuse, lorsque Christophe à la batterie, Thierry à la guitare, Adrien au chant et à la guitare et Sam à la basse ont décidé de faire du bruit ensemble.
Pour beaucoup de gens, Split restera probablement le souvenir d’un groupe metal de l’Est de la France qui a joué pendant plusieurs années, enregistré ses propres morceaux, partagé des scènes avec d’autres formations et laissé derrière lui quelques productions que l’on peut encore retrouver en fouillant un peu.
Pour moi, évidemment, cette histoire possède aujourd’hui une saveur un peu différente.
Parce que le bassiste était Sam.
Et parce que sans Split, il est assez probable que le 23 septembre 2006 n’aurait jamais ressemblé au 23 septembre 2006.
BOULIGNY, 1998 : AVANT LES ALBUMS, IL FALLAIT D’ABORD TROUVER OÙ BRANCHER LES AMPLIS
À la naissance de Split, Internet n’avait pas encore transformé chaque nouveau groupe en potentiel projet mondial quinze minutes après sa première répétition. Pour construire quelque chose, il fallait répéter, composer, enregistrer avec les moyens disponibles, chercher des concerts, imprimer des choses, rencontrer d’autres groupes, passer des démos et surtout accumuler les kilomètres et les soirées.
Split commence par jouer des reprises de Sepultura, Pantera ou Slipknot., des influences qui permettent assez facilement d’imaginer que les premières répétitions ne devaient pas exactement bénéficier du label « activité recommandée pour le voisinage ». Très rapidement, cependant, le groupe abandonne la simple reprise pour développer ses propres compositions et commencer à chercher son identité.
La musique de Split navigue alors autour d’un metal/hardcore puissant, avec un chant hurlé mais aussi une vraie place accordée aux mélodies, et surtout une volonté d’évolution qui reviendra régulièrement dans les descriptions laissées par ceux qui les ont écoutés à l’époque. Même les chroniques publiées plus tard auront du mal à les enfermer confortablement dans une seule case, ce qui est finalement plutôt une bonne nouvelle lorsqu’on parle d’un groupe qui a grandi pendant près d’une décennie.
Et dans cette première formation, derrière la basse, il y avait déjà celui que je connaissais encore à peine.
UNE PREMIÈRE DÉMO EN 1999, PARCE QU’À L’ÉPOQUE ON NE « SORTAIT PAS UN SINGLE », ON FABRIQUAIT UNE DÉMO
Un an seulement après sa création, Split enregistre une première démo de onze titres en 1999. C’est presque amusant à regarder avec nos habitudes actuelles, dans lesquelles un jeune groupe peut enregistrer un morceau, préparer un clip, ouvrir cinq réseaux sociaux et le mettre à disposition du monde entier en quelques semaines.
À la fin des années 1990, faire vivre un groupe local relevait d’une mécanique beaucoup plus artisanale, ce qui donnait aussi énormément de valeur à ces objets que l’on faisait circuler de main en main.
Cette première démo devient donc la première trace enregistrée de Split, avant que les années de répétitions, de compositions et de concerts ne continuent à transformer progressivement leur musique.
Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte géographique. Bouligny n’est pas Paris, Lyon ou Marseille, et lorsqu’on décide d’y monter un groupe de metal en 1998, on ne bénéficie pas exactement d’un énorme écosystème de salles, de labels et de médias spécialisés à moins de vingt minutes de chez soi.
Il faut aller chercher la scène.
Et Split l’a fait.
ÉCUME DE VIE : LE GROUPE CONTINUE DE GRANDIR

En 2004, Split revient avec Écume de Vie, une nouvelle démo de six morceaux : Own Day, Pay Back Time, Sinking, Genocide, Only the Lies et Foam of Life.
Cinq années se sont écoulées depuis la première démo, et ce temps raconte déjà quelque chose que les discographies résument très mal : derrière six titres enregistrés se trouvent des répétitions, des changements, des discussions, des concerts, des influences qui évoluent et cette lente transformation qui fait qu’un groupe créé entre copains peut finir par développer une véritable identité musicale.
Les archives consacrées à Split insistent justement sur cette évolution permanente du style, alimentée par les influences propres à chacun des musiciens, sans que le groupe perde pour autant sa personnalité.
C’est aussi ce qui me plaît lorsque je replonge aujourd’hui dans cette histoire, parce qu’elle rappelle ce que représente réellement un groupe lorsqu’on le regarde de l’intérieur : ce ne sont jamais simplement quelques dates alignées dans une biographie, mais des années de vie partagées.
Et Sam y est depuis le commencement.
2006 : FOR ALL HER NATURAL BEAUTY, ET QUELQUE PART DANS CETTE ANNÉE-LÀ, NOS DEUX HISTOIRES VONT SE CROISER

En 2006, Split enregistre For All Her Natural Beauty, une production de dix titres comprenant notamment le morceau éponyme, The Goddess of My Nightmare, The Threat, Dead Stones ou encore Never Forget You.
C’est là que cet Artist File devient beaucoup plus difficile pour moi à écrire comme n’importe quel autre.
Parce que cette année-là, Split n’est pas encore « l’ancien groupe de mon mari ».
Sam n’est pas encore mon mari non plus.
Et moi, je ne sais absolument pas qu’un concert va devenir l’un de ces petits points minuscules sur une ligne du temps à partir desquels toute une vie finit par se construire.
23 SEPTEMBRE 2006, JŒUF : DANS LA SALLE, JE NE SAIS PAS ENCORE CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE RENCONTRER
Le 23 septembre 2006, Split joue à Jœuf, sur une date avec Dagoba.
J’y suis.
Et c’est ce soir-là que je rencontre vraiment Sam.
Pas dans un décor particulièrement romanesque, donc, puisque notre histoire n’a pas commencé sous une pluie d’étoiles, au bord d’un lac italien ou dans une librairie où nos mains se seraient posées simultanément sur le même roman.
Elle a commencé avec du metal, des amplis et Split sur scène.
Ce qui, avec le recul, nous correspond probablement beaucoup mieux.
À ce moment-là, évidemment, je ne pouvais pas savoir ce que représentait réellement la personne que j’étais en train de rencontrer, ni imaginer toutes les années qui viendraient ensuite. Je ne pouvais pas connaître les concerts que nous verrions ensemble, les festivals, les morceaux qui deviendraient les nôtres, les kilomètres parcourus pour aller écouter de la musique, les discussions interminables autour d’un groupe ou cette place énorme qu’elle continuerait à prendre dans notre vie.
Je savais simplement que j’étais à un concert.
Et quelque part devant moi, Sam jouait de la basse dans Split.
C’est assez vertigineux de regarder cette scène aujourd’hui.
Parce qu’on passe notre vie à identifier après coup les moments importants, alors qu’au moment où ils arrivent, personne n’allume un projecteur pour prévenir que celui-ci mérite d’être mémorisé.
Le 23 septembre 2006 n’avait pas encore de légende.
Nous étions simplement en train de la vivre.
SPLIT AVEC DAGОBA : UNE PETITE SCÈNE LOCALE QUI N’AVAIT RIEN D’ANECDOTIQUE
Ce concert avec Dagoba n’était d’ailleurs pas une anomalie dans le parcours du groupe. Des chroniques ultérieures rappellent que Split avait joué notamment avec Dagoba et L’Esprit du Clan, ce qui permet aussi de mesurer le chemin parcouru par cette formation née à Bouligny quelques années auparavant.
C’est important de le rappeler parce que la mémoire a parfois tendance à écraser la scène locale derrière les grands noms.
On se souvient des groupes devenus célèbres et l’on oublie tous ceux qui ont ouvert des concerts, partagé des plateaux, rempli des petites salles, fabriqué leurs démos avec leurs moyens, chargé du matériel dans des voitures beaucoup trop petites et contribué, soirée après soirée, à faire exister le metal dans des endroits où personne ne leur avait déroulé de tapis rouge.
Split appartient à cette histoire-là.
Une histoire qui mérite d’être racontée précisément parce qu’elle n’a pas été écrite depuis Paris.
1998-2007 : NEUF ANNÉES D’UNE VIE DANS UN GROUPE
Sam restera bassiste de Split de la création du groupe en 1998 jusqu’à son départ en 2007.
Lorsqu’on aligne simplement ces deux dates, on peut facilement passer à côté de ce qu’elles représentent. Entre les deux se trouvent toute une fin d’adolescence et une entrée dans la vie adulte, des répétitions, des compositions, des concerts, plusieurs enregistrements, des kilomètres, des engueulades probablement, des fous rires certainement et tout ce qui finit par transformer quatre musiciens en quelque chose de beaucoup plus complexe qu’une addition de personnes.
La biographie issue de l’ancien MySpace de Split raconte d’ailleurs que Sam quitte le groupe pour des raisons de santé, avant l’arrivée de Laurent à la basse en novembre 2007. Le texte publié à l’époque insistait sur la difficulté de cette séparation après toutes ces années passées ensemble.
Je trouve cette trace particulièrement émouvante aujourd’hui.
Parce qu’Internet oublie énormément de choses, mais il arrive qu’il conserve une phrase écrite presque vingt ans auparavant et qu’elle permette soudain de comprendre ce qu’un départ représentait pour ceux qui étaient là.
Sam n’était pas simplement « passé dans Split ».
Il avait participé à sa création.
Il avait grandi avec.
Et une partie de ce que le groupe était devenu jusqu’en 2007 avait été construite avec lui.
SPLIT CONTINUE, ET TALES OF VANITY ARRIVE EN 2009

Après l’arrivée de Laurent à la basse, Split poursuit son histoire et sort en juillet 2009 l’EP Tales of Vanity, avec cinq morceaux : D’Eau Claire et d’Acier, The Least of Our Smiles, Tales of Vanity, The Exchequer et Halcyon Stream.
Et cet EP reçoit de très beaux retours.
French Metal lui attribue 15/20, en soulignant une musique technique, puissante et mélodique, avec notamment un rapprochement avec L’Esprit du Clan.
Music Waves va encore plus loin en lui accordant 4/5, saluant la sincérité du groupe, sa richesse musicale et surtout son refus de se laisser enfermer dans une formule facile. Le chroniqueur estime alors que Split possède suffisamment de personnalité et d’idées pour trouver une vraie place sur la scène metal française.
Un live-report de la même période parle également d’un groupe particulièrement prometteur après dix années d’existence et plusieurs démos, et décrit une formation dont les nouveaux morceaux laissent espérer une belle suite.
C’est peut-être la partie un peu cruelle de beaucoup d’histoires de groupes indépendants : le talent et les bons retours ne garantissent jamais que tout va continuer éternellement.
Mais ils prouvent que l’aventure avait compté ailleurs que dans la mémoire de ceux qui l’avaient vécue.
LES GROUPES S’ARRÊTENT, MAIS ILS NE DISPARAISSENT PAS COMPLÈTEMENT
Aujourd’hui, Split n’existe plus.
Pourtant, les morceaux existent encore, les chroniques aussi, quelques pages web survivent miraculeusement aux changements de décennies et certaines personnes se rappellent forcément avoir vu ces quatre ou cinq types monter sur scène quelque part en Lorraine avec beaucoup plus de matériel que de certitudes sur l’avenir.
Et puis les musiciens emportent quelque chose avec eux.
Parce qu’on ne passe pas neuf années à jouer d’un instrument dans un groupe sans que cela laisse des traces dans la façon dont on écoute ensuite la musique, dont on regarde un concert, dont on entend une basse dans un morceau ou dont on parle du travail d’un musicien.
Quand je vais aujourd’hui à un concert avec Sam, je sais aussi que celui qui se tient à côté de moi connaît cette sensation de l’autre côté.
Il connaît les répétitions.
Le matériel.
L’avant-concert.
Le moment où l’on monte sur scène.
Et ce regard particulier que l’on porte ensuite sur les musiciens lorsque l’on a soi-même vécu une partie de cette histoire.
ET PUIS, DES ANNÉES PLUS TARD, J’ÉCRIS SUR SPLIT

C’est probablement la partie que je trouve la plus belle.
En 1998, quatre jeunes de Bouligny créent Split.
Sam prend la basse.
En 1999, ils enregistrent leur première démo.
Les années passent, le groupe joue, compose et évolue.
En 2006, Split partage une date à Jœuf avec Dagoba.
Et ce soir-là, je rencontre vraiment le bassiste.
Je ne pouvais évidemment pas savoir que presque vingt ans plus tard, nous serions encore ensemble à parler musique, à courir les concerts et les festivals, à découvrir des groupes et à construire Studio 42 autour de cette passion que nous partageons.
Je ne pouvais surtout pas imaginer qu’un matin, je me retrouverais à chercher sur Internet les vieilles chroniques du groupe dans lequel il jouait ce soir-là, simplement parce que j’aurais envie de lui rendre un peu de cette histoire.
Alors cet Artist File est forcément différent des autres.
Je pourrais parler de la première démo, d’Écume de Vie, de For All Her Natural Beauty, des influences hardcore, des chroniques, de Dagoba, de L’Esprit du Clan ou de toutes les traces laissées par Split, et tout cela compte réellement parce que Split mérite qu’on se souvienne de lui comme d’un groupe, pas seulement comme d’une anecdote personnelle.
Mais je ne peux pas faire semblant d’être extérieure à cette histoire.
Parce qu’au milieu de la discographie de Split se trouve, pour moi, quelque chose qu’aucune chronique musicale ne peut noter sur vingt.
Le 23 septembre 2006.
La musique faisait déjà partie de la vie de Sam bien avant moi, et ce soir-là elle a simplement fait son travail une fois de plus : elle a réuni des gens dans une salle.
Elle ne savait probablement pas encore tout ce qu’elle venait de déclencher.
Moi non plus.
Et quelque part, je trouve assez beau que toutes ces années plus tard, alors que Split appartient désormais à l’histoire de la scène locale, je puisse écrire ces lignes avec son ancien bassiste toujours à mes côtés.
Alors celui-là, Sam, il est pour toi.
Pour les années Split, pour les concerts, pour les morceaux, pour la basse, pour ce gamin de Bouligny qui ne pouvait certainement pas savoir où tout cela le mènerait, et surtout pour ce concert de septembre 2006 qui devait être une date parmi beaucoup d’autres.
Il ne l’était pas.
Parce que moi, ce soir-là, je t’ai rencontré. 🖤

DES GROUPES. DES SCÈNES. DES RENCONTRES. ⚡ ET PARFOIS, UNE HISTOIRE D’AMOUR COMMENCE PENDANT QUE LE BASSISTE EST ENCORE SUR SCÈNE. 🤘🏻🖤

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